Hiérarchie des stimuli anxiogènes : protocole de création pas à pas
Une hiérarchie d’exposition se construit à deux, sur le papier, et presque toujours en plusieurs séances. Ce n’est pas un classement établi d’autorité par le clinicien depuis son bureau.

Hiérarchie des stimuli anxiogènes: protocole de création pas à pas
C’est un document coécrit qui sert de repère au travail d’exposition graduée. Bien construit, il aide à commencer par une situation difficile mais abordable, à observer ce qui se passe réellement, puis à s’approcher progressivement de situations que la personne évitait jusque-là.
L’erreur la plus coûteuse consiste à réduire cet outil à une simple liste de stimuli. La hiérarchie commence par un inventaire, puis elle se précise grâce à la cotation, au classement et au choix d’une modalité d’exposition. Elle évolue ensuite avec le suivi: les premières estimations sont confrontées à l’expérience, les items sont réajustés et le plan finit par refléter le travail accompli. C’est ce mouvement qui rend le protocole utile.
Fondements collaboratifs et identification initiale des situations redoutées
Avant toute cotation, il faut repérer les situations évitées, celles que la personne redoute et les scénarios qu’elle anticipe. La collecte gagne en précision lorsqu’on distingue les déclencheurs externes, comme des lieux, des personnes, des contextes sociaux, des animaux, des hauteurs, des examens médicaux ou la conduite automobile, des déclencheurs internes, comme des sensations physiques, des pensées intrusives, des ruminations ou des images mentales. Cette distinction aide ensuite à choisir une modalité d’exposition adaptée à chaque item.
Quelques questions concrètes peuvent faire émerger des situations que la première réponse laisse de côté:
- Quand avez-vous évité, fui ou reporté une situation pour la dernière fois?
- Quel scénario redouté pouvez-vous décrire avec le plus de précision?
- Dans quel contexte l’anxiété monte-t-elle le plus vite?
- Quelles sensations corporelles précèdent ou accompagnent cette montée?
- Que craignez-vous qu’il arrive si vous restez dans la situation?
- Qu’avez-vous cessé d’essayer depuis longtemps?
L’objectif n’est pas d’obtenir la liste la plus longue possible. Il s’agit de comprendre ce qui déclenche la peur, ce que la personne imagine qu’il va se produire et la façon dont elle réagit. Deux items qui semblent proches peuvent demander des exercices différents. Prendre la parole en réunion, par exemple, peut être redouté parce que l’on craint d’être jugé, parce que l’on anticipe de perdre le fil ou parce que l’on redoute les signes physiques visibles de l’anxiété. La situation extérieure est semblable, mais l’apprentissage visé n’est pas nécessairement le même.
Un autre écueil consiste à mélanger des situations objectivement dangereuses et des situations inconfortables ou redoutées. La hiérarchie sert à travailler des peurs dans un cadre où les risques réels ont été évalués, et où l’exposition peut être menée de façon appropriée. Elle ne transforme pas une prise de risque concrète en exercice thérapeutique. Pour un risque professionnel ou un environnement réellement dangereux, il faut d’abord tenir compte des mesures de sécurité pertinentes.
Distinguer l’évitement de la fuite mérite aussi une attention particulière. L’évitement empêche le contact avec la situation: ne pas entrer dans un ascenseur, ne pas prendre la parole en réunion, éviter un animal. La fuite intervient après le début de la confrontation: quitter les lieux dès que l’anxiété monte, interrompre l’exercice ou partir avant le moment prévu. Ces deux réponses peuvent entretenir la peur. La première demande de reprendre progressivement contact avec ce qui est évité; la seconde invite à examiner ce qui conduit à interrompre l’exposition et à prévoir une durée de maintien réaliste.
Le patient et le clinicien peuvent ensuite transformer les situations générales en items observables. « Être sociable » est trop vague pour guider un exercice. « Demander un renseignement à un employé dans un magasin » décrit une action que l’on peut préparer, réaliser et examiner. Une formulation précise évite aussi de confondre plusieurs difficultés dans un seul item. Si parler devant un groupe est redouté, on peut distinguer une courte prise de parole devant deux personnes d’une présentation plus longue devant un groupe, plutôt que de regrouper les deux sous une seule étiquette.
Étalonnage de la détresse: fonctionnement et limites de l’échelle SUD de 0 à 100
Une fois la liste établie, chaque item reçoit une cote de détresse. L’échelle SUD, pour Subjective Units of Discomfort, est fréquemment utilisée sur une plage de 0 à 100. Le 0 correspond à l’absence de détresse ressentie; le 100 représente le niveau maximal que la personne peut imaginer pour elle-même. Ces bornes sont des repères subjectifs. Elles ne constituent pas une mesure physiologique ni un instrument permettant de comparer objectivement les personnes.
L’échelle SUD décrit l’intensité de la détresse telle qu’une personne l’évalue. Elle sert à organiser son propre parcours, pas à mesurer celui des autres.
Cette limite est fondamentale: les scores SUD ne se comparent pas entre patients. Un score donné prend son sens dans le référentiel de la personne qui le formule, avec son histoire, ses expériences et sa manière d’utiliser l’échelle. Le 50 d’une personne peut correspondre à un vécu très différent de celui d’une autre. La cote ne permet pas d’en déduire une intensité physiologique comparable. Elle sert à situer les items les uns par rapport aux autres au sein d’un même parcours de soin, et à suivre leur évolution pour cette personne.
Des repères peuvent faciliter la discussion, notamment lorsque la personne n’a pas encore l’habitude de décrire son anxiété. Ils restent indicatifs et doivent être interprétés avec elle:
- De 0 à 10, l’inconfort est faible ou à peine perceptible.
- De 20 à 40, la situation mobilise l’attention et peut susciter une envie de contrôler la réaction.
- De 50 à 70, l’envie de fuir ou de recourir à une stratégie de sécurité peut devenir marquée.
- De 80 à 100, la situation est vécue comme extrêmement difficile, avec une forte envie d’interrompre l’exposition.
Ces plages ne sont pas une grille diagnostique. Une personne peut choisir des repères différents, et les nombres n’ont pas à correspondre à une définition universelle. Le point utile est la cohérence du classement: si une situation est évaluée à 70 et une autre à 30, la première est-elle effectivement plus difficile à envisager? Si la réponse change au fil de la conversation, on reprend la cote sans chercher à sauver le premier chiffre.
Lorsque l’auto-évaluation est nouvelle, il peut être utile de commencer par quelques situations accessibles et bien décrites. La personne peut évoquer brièvement un déclencheur ou regarder une image qui lui est liée, puis expliquer ce qu’elle ressent et où elle situerait son niveau de détresse. Ces exemples permettent de rendre l’échelle plus concrète. Ils ne doivent toutefois pas être imposés comme des mesures étalons: la cote reste celle de la personne.
Le moment de la cotation compte également. Une note prise en pleine exposition renseigne sur le vécu à cet instant, tandis qu’une note anticipée décrit ce que la personne s’attend à ressentir. Les deux informations peuvent être utiles, mais elles ne répondent pas à la même question. Pour construire la hiérarchie initiale, le clinicien peut demander à quel niveau la personne s’attendrait si elle devait affronter la situation prochainement. Pendant l’exposition, on peut ensuite suivre les variations du SUD, en précisant qu’il s’agit d’une nouvelle observation et non d’une correction de la cote initiale.
Répartition des paliers et structuration progressive des stimuli en séance
L’inventaire coté peut alors être classé du moins difficile au plus difficile. Il n’existe pas de nombre universel d’échelons: la taille de la hiérarchie dépend de la variété des situations, des objectifs et du niveau de détail nécessaire pour construire une progression praticable. Trop peu d’items peuvent créer des écarts abrupts entre deux exercices. À l’inverse, une liste très longue peut devenir difficile à suivre si chaque item ne correspond pas à une différence utile.
Les paliers aident à organiser les séances, sans imposer une progression arithmétique. On peut, par exemple, regrouper les situations selon leur difficulté relative dans le parcours d’une personne:
| Zone de travail | Repères indicatifs | Fonction possible |
|---|---|---|
| Amorçage | 0 à 20 SUD | Reprendre contact avec une situation accessible et préciser l’exercice |
| Difficulté modérée | 20 à 40 SUD | Travailler des situations redoutées mais abordables |
| Difficulté intermédiaire | 40 à 70 SUD | Rencontrer une peur plus marquée et observer les réactions sans se précipiter vers la fuite |
| Difficulté élevée | 80 à 100 SUD | Préparer des situations particulièrement redoutées, en tenant compte du rythme et du cadre de soin |
Ces zones sont des repères de discussion, pas des seuils cliniques qui détermineraient automatiquement le moment de passer à l’étape suivante. Un écart de vingt points peut sembler raisonnable pour une personne et trop important pour une autre. Le clinicien et le patient examinent donc la difficulté concrète de l’exercice, les ressources disponibles et les conséquences possibles d’un saut trop grand. La cotation aide à organiser les choix; elle ne décide pas à leur place.
En séance, un item gagne à être décrit avec assez de précision pour que l’exercice soit reproductible. « Prendre l’ascenseur » peut vouloir dire entrer dans la cabine, monter d’un étage avec une personne de confiance, ou utiliser seul un ascenseur dans un bâtiment inconnu. Les différences de contexte, de durée, de distance par rapport à une aide et de possibilité de sortir peuvent modifier l’expérience. Il est donc utile de noter ce qui sera réellement tenté plutôt que de s’en tenir au nom général de la situation.
La progression peut s’organiser à partir de cette description. Pour une personne qui évite les magasins, un premier exercice peut consister à entrer dans un commerce peu fréquenté et à y rester quelques instants. Un autre peut ajouter une demande à un employé; un suivant, une visite dans un lieu plus fréquenté. Ce ne sont pas des étapes obligatoires ni une séquence valable pour tout le monde. Elles illustrent la façon dont un item général peut être décomposé en expériences distinctes, chacune suffisamment précise pour être évaluée après coup.
Pendant l’exercice, le score SUD peut être relevé à différents moments, au début, pendant la situation et après. L’objectif est d’observer l’évolution, pas d’obtenir une baisse parfaite ni de faire de la diminution du score une condition automatique de réussite. Une exposition peut être informative même si l’anxiété reste présente. La personne peut apprendre qu’elle est capable de demeurer dans la situation, de laisser passer une envie de fuir ou de constater que le résultat redouté ne se produit pas comme prévu. Le critère pertinent dépend du but défini avec le clinicien.
Une hiérarchie n’est pas un menu où l’on coche les items dans l’ordre. C’est un repère de travail, à ajuster à mesure que l’expérience apporte de nouvelles informations.
Adaptation des modalités d’exposition: in vivo, en imagination ou intéroceptive
Une fois les items décrits et ordonnés, il faut choisir comment les travailler. Le choix dépend de la nature du déclencheur, de ce qui est réalisable dans le cadre du soin et de l’objectif de l’exercice. Un même item peut parfois être abordé de plusieurs façons, mais les modalités ne sont pas interchangeables: chacune permet de travailler certains aspects de la peur.
L’exposition in vivo place la personne dans une situation réelle. Cela peut consister à monter dans un ascenseur, prendre la parole en réunion, s’approcher d’un animal ou entrer seul dans un grand magasin. Elle permet de rencontrer les caractéristiques concrètes du contexte, y compris les pensées, les sensations et les imprévus qui apparaissent sur place. L’exercice est préparé avec un objectif défini et des conditions adaptées. Il ne s’agit pas de rester à tout prix dans une situation, quelles que soient les circonstances, mais de travailler la peur ciblée sans confondre inconfort et danger réel.
L’exposition en imagination, parfois appelée exposition in sensu, peut être envisagée lorsque la situation est difficile à reproduire ou que le scénario redouté ne peut pas être vécu directement dans le cadre du soin. Une peur liée à un examen médical futur, à un voyage à venir ou à une catastrophe anticipée peut être abordée à l’aide d’un scénario détaillé. La personne le décrit ou le raconte, en suivant les éléments qui déclenchent la peur. Le clinicien peut l’aider à rendre la description suffisamment précise pour que l’exercice porte sur le scénario redouté, plutôt que sur une version édulcorée ou rapidement interrompue. La durée et la forme se définissent selon le protocole et le travail engagé.
L’exposition intéroceptive s’adresse aux sensations physiques qui sont elles-mêmes redoutées. Dans certains cadres thérapeutiques, des exercices adaptés peuvent faire apparaître des sensations comme des vertiges, un essoufflement ou une accélération du rythme cardiaque. Le but est d’observer ces sensations et la prédiction qui leur est associée, avec des consignes définies par un professionnel. Les exercices ne se choisissent pas au hasard: ils doivent tenir compte de la santé de la personne et des contre-indications possibles. Ils sont particulièrement pertinents lorsque la peur porte sur les sensations internes, notamment dans le travail de certaines formes de trouble panique.
La réalité virtuelle peut aussi offrir un environnement simulé lorsque l’exposition réelle est difficile à organiser. Elle permet, selon les outils disponibles, de travailler des situations comme la hauteur ou certains contextes sociaux. Le recours à la simulation ne garantit pas à lui seul un apprentissage: il faut que l’exercice corresponde à la peur ciblée et qu’il s’inscrive dans un travail thérapeutique suivi. Si les conditions réelles sont accessibles et adaptées, la simulation peut être une étape ou un complément; elle ne les remplace pas nécessairement.
Une même hiérarchie peut donc combiner plusieurs modalités. Dans un travail autour de la peur du jugement, on peut commencer par une interaction brève en situation réelle, puis préparer en imagination une prise de parole plus formelle. Si la personne redoute aussi des signes physiques, comme la rougeur ou le tremblement, ces réactions peuvent être abordées séparément selon ce qui est pertinent et sûr. Cette organisation évite de traiter toutes les difficultés comme si elles relevaient d’un seul exercice. Elle permet aussi de faire le lien entre les apprentissages: ce qui a été travaillé dans une situation préparée peut ensuite être observé dans un contexte plus spontané.
Évolution dynamique du plan directeur et gestion des comportements de sécurité
La hiérarchie n’est pas figée. Au fil des séances, le clinicien et le patient réexaminent les scores, les situations travaillées et les évitements du quotidien. Certains items perdent de leur difficulté; d’autres, jusque-là sous-estimés, deviennent plus importants lorsqu’on les examine de près. Une situation initialement placée très haut peut se révéler abordable. À l’inverse, un item évalué modestement peut susciter une forte réaction une fois les détails du scénario précisés. Réviser la liste n’est pas un signe d’échec: c’est la conséquence normale d’un outil qui suit l’expérience.
Les scores anticipés et les scores observés peuvent également diverger. Une personne peut s’attendre à une détresse très forte, puis constater qu’elle a pu rester dans la situation. Cette différence renseigne sur son anticipation et sur ce qu’elle a vécu; elle ne prouve pas qu’elle avait mal répondu au départ. De même, un exercice difficile ne signifie pas que la hiérarchie est inutile. Il peut conduire à mieux définir l’item, à modifier le contexte ou à préparer une étape intermédiaire.
Les comportements de sécurité et les rituels de neutralisation demandent une attention particulière. Vérifier son pouls, chercher le regard approbateur d’un proche, garder un téléphone à portée, éviter le regard direct ou s’assurer qu’une personne de confiance reste tout près peuvent réduire l’inconfort à court terme. Selon la situation et la fonction du comportement, ces stratégies peuvent aussi empêcher la personne d’observer ce qui se passerait sans elles. Il est donc utile de les repérer et de comprendre ce qu’elles permettent d’éviter ou de prévenir dans l’esprit du patient.
Leur abandon ne se décrète pas de manière uniforme. Le clinicien peut aider à identifier un comportement de sécurité précis, puis discuter de la façon de le modifier dans un exercice approprié. Par exemple, on peut convenir qu’une personne ne vérifiera pas son pouls pendant une exposition ciblée, ou qu’elle restera dans une conversation sans demander immédiatement à son proche si elle s’est bien comportée. L’objectif est que l’expérience fournisse des informations sur la peur et sur les conséquences anticipées, plutôt que de faire reposer tout le sentiment de sécurité sur le rituel. Les médicaments prescrits et les mesures nécessaires à la sécurité médicale ne doivent pas être modifiés sans avis professionnel.
Quelques pièges reviennent dans la construction et l’utilisation de la hiérarchie:
- La construire en une seule séance sans retour du patient. Les items et les cotes risquent alors de rester approximatifs. Les reprendre à la lumière des situations vécues rend le plan plus utile.
- Chercher une baisse régulière des scores d’un palier à l’autre. L’expérience ne suit pas une courbe parfaite. Des écarts sont possibles et peuvent amener à revoir le classement.
- Conserver sans examen les stratégies de sécurité. Certaines empêchent d’apprendre ce qui se passe lorsque la personne reste dans la situation sans neutraliser immédiatement l’inconfort.
- Passer trop vite à une situation beaucoup plus difficile. Un saut mal préparé peut renforcer l’envie de fuir. Ajouter une étape intermédiaire ou modifier le contexte peut rendre l’exercice plus praticable.
- Interrompre systématiquement l’exposition dès que l’anxiété commence à baisser. La baisse n’est pas le seul signe d’apprentissage. Il peut être pertinent de poursuivre l’exercice selon l’objectif convenu, à condition que cela soit adapté et planifié.
La hiérarchie reste un plan, pas une promesse de progression linéaire. Sa valeur tient à la qualité des situations décrites, à la collaboration pendant la cotation et à la capacité de réviser les choix après les exercices. Elle transforme peu à peu un inventaire de peurs en occasions d’apprendre: ce que la personne anticipe, ce qu’elle fait pour se protéger, ce qui se produit lorsqu’elle reste dans la situation et ce qu’elle pourra tenter ensuite.